Le Nouvelliste
Reconstruire en mieux après le séisme de 2010, un pari perdu
Jan. 17, 2020, midnight
Henry Marcelin, 64 ans, vit à Léogâne, ville meurtrie par le séisme du 12 janvier 2010. Cet ancien camionneur, retraité, barbe grisonnante, crâne rasé, avait vu sa maison de sept pièces quasiment détruite par le séisme. « Il ne restait que les colonnes et le toit en béton », se rappelle ce père de cinq enfants. Comme des centaines de milliers d’Haïtiens, Henry Marcelin et sa famille ont dormi pendant six ans sous une tente installée à l’arrière des ruines de leur maison. Aujourd’hui, avec les mêmes matériaux d’avant, Henry sa femme et deux de leurs enfants vivent dans trois nouvelles chambres construites différemment du plan d’origine. Les yeux collés au plafond où l’on observe la corrosion des barres de fer formant l’armature du béton, il explique comment grâce à ses faibles revenus, aux cotisations de sa femme commerçante et de sa fille ainée qui est médecin, ces réparations ont été financées. Sans l’expertise du Ministère des Travaux Publics, Transports et Communications (MTPTC) qui n’avait pas évalué l’état des maisons à Léogâne comme c’était le cas dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, Henry Marcelin a démarré la réparation de son logement en 2016. Il garde la toiture en béton remplie de blocs creux pourtant non recommandé par le MTPTC depuis 2010. Ne pouvant pas payer les services d’un ingénieur, dit-il, c’est à un contremaitre maçon qu’il a accordé sa confiance. Sans savoir s’il connait les techniques de la maçonnerie chainée consistant en un respect des règles de construction parasismique en maçonnerie, avec panneaux de contreventement confinés par des chaînages de béton armé forcé, son avis est quand même pris pour parole d’évangile. « Le contremaitre maçon m’a assuré qu’avec l’ajout de 19 colonnes la maison va tenir. J’ai fait tout ce qu’il m’a dit. Car cette maison c’est tout ce que j’ai », confie-t-il en prenant appui sur des parpaings empilés l'un sur l'autre dans ce qui fut son salon. Henry Marcelin n’est pas le seul à construire ou reconstruire sa maison sans avoir l’autorisation des institutions compétentes. « Tout le village Caradeux est construit anarchiquement », constate le Dr Arsène Vilson, un médecin entre deux âges, dont la clinique est encore logée dans un abri provisoire de la zone. Situé entre les communes de Tabarre et de Delmas, le village Caradeux est passé d’un vaste camp de déplacés au lendemain du séisme de 2010 à un nouveau bidonville où cohabitent maisonnettes en blocs et tentes dont la plupart peinent à se tenir debout. Sa population s’élève à plus de 20 000 personnes à présent, selon les estimations des notables du quartier. La majorité des résidents est arrivée immédiatement après le séisme du 12 janvier 2010 Plus de bidonvilles qu’avant le séisme Caradeux n’est pas le seul bidonville qui a vu le jour après le séisme. A l’entrée nord de Port-au-Prince, les 5 000 hectares déclarés d’utilité publique par feu président René Préval après la catastrophe ont été pris d’assaut par la population. C’est cette zone qui abrite maintenant des quartiers comme Canaan, Onaville, Jérusalem, les nouveaux bidonvilles dans la périphérie de Port-au-Prince. Déjà en 2012, on estimait à 300 000 personnes la population de ces quartiers. « Le pays a plus de bidonvilles qu’avant. Une bonne partie de la population continue de construire comme avant le séisme », regrette Newdeskarl Saint-Fleur, docteur en géophysique qui a réalisé une étude sur la qualité des matériaux après le tremblement de terre de 2010. Ces nouveaux quartiers précaires, construits en dehors des normes parasismiques après le séisme traduisent l’échec des projets de construction moderne annoncés par l’Etat haïtien et ses partenaires internationaux. On se rappelle du slogan « reconstruire en mieux » qui était sur toutes les lèvres, notamment celle de l’ancien président américain Bill Clinton, l’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU pour Haïti après le séisme. Parmi les projets de construction de logement, celui dénommé Village Lumane Casimir retient l’attention. Par rapport au problème criant de logement dans le pays, ce projet de 3 000 unités de logements, financé à hauteur de 49 millions de dollars tirés du Fonds PetroCaribe, est comme une goutte d’eau dans un océan. Samuel Victor, ingénieur-architecte, diplômé de la faculté des Sciences de l’Université d’État, trouve dans le comportement des gens l’explication à la multiplication des mauvaises constructions après le séisme. « Généralement les gens ne veulent avoir qu’un plan pour présenter à la mairie, ensuite ils font appel à un ami ouvrier maçon ou un contremaitre peu qualifié et refusent d’engager un ingénieur », explique Samuel Victor. Il y a aussi, dit-il, un problème d’éducation à la base. « Les gens pensent qu’ils vont dépenser plus s’ils font appel à des professionnels qualifiés comme un ingénieur-architecte. Pourtant, travailler sur les ordres d’un ingénieur aidera beaucoup dans le rationnement des matériaux ce qui aura pour effet de diminuer les dépenses », précise Samuel Victor qui définit une maison mal construite comme une construction qui ne respecte pas les prescriptions techniques mentionnées dans le plan. Construire mieux, un choix personnel Dans la catégorie des gens qui cherchent à construire mieux, on peut citer Michelet Pierre-Louis, un contremaître maçon qui habitait le quartier défavorisé du Village-de-Dieu lors du séisme. Même si la maison, construite avec des matériaux de mauvaise qualité et un toit de tôle, a été endommagée par le séisme, ce sont les gangs armés qui ont pris le contrôle de la zone qui l’ont contraint à partir. Sur une colline de Christ-Roi, un ancien quartier chic de Port-au-Prince en pleine décadence, il vit aujourd’hui avec sa femme, Clerice Raphaël et leurs cinq enfants dans une maison décente avec un réservoir d’une capacité de 5 000 gallons d’eau. Ayant bénéficié de deux formations sur la maçonnerie parasismique, Michelet Pierre-Louis a construit la maison de ses propres mains sous la supervision d’un ingénieur avec qui il travaille de longue date. Elle fait sa fierté à cause de l’investissement consenti et la garantie du travail bien fait. « Je ne peux construire une tombe pour loger ma famille », répond-il, lorsqu’on lui demande si sa construction respecte les normes. Quand on arrive dans cette demeure, la première chose que propose Michelet c’est un tour complet de la maison. En parcourant les deux chambres, la cuisine et le salon, ce passionné de la construction, égrène les détails captivants sur la profondeur des semelles, les poutres qui soutiennent le toit en béton armé sans blocs, le renforcement des portes et fenêtres contre les ondes de cisaillement, la composition du béton… Sous l’escalier droit en béton massif on peut voir le prolongement des poutres qui traverse la maison de part en part. Seul le premier niveau avec sa peinture crème solaire et le carrelage au sol en céramique est entièrement construit. Ériger cette nouvelle maison représente la fin d’un calvaire pour cette famille. Jusqu’en 2015, ils vivaient tous ensemble, entassés dans deux chambres chez le père de Clerice Raphaël après avoir été chassés par des bandits en 2012. Grâce à un contrat décroché par le mari dans une firme, qui exécutait un projet de construction financé par le Venezuela dans l’Artibonite et la débrouillardise de la femme, ils ont économisé assez d’argent sur une année pour se payer un terrain vague de 90 m2, un permis de construire à la mairie de Delmas, et achever cette construction. Les privations que cette famille s’est imposées pour arriver à construire sa maison témoignent d’une prise de conscience suscitée par le séisme de 2010 et son lot de malheurs. Les murs de contreventement, les chaînages et les colonnes dessinent la forme et les contours du niveau supérieur qu’elle a entamé depuis trois ans. Des matériaux recommandés par le MTPTC sont entreposés là-haut. Cependant, voulant appliquer les mêmes normes que pour le premier niveau `a l’étage, ils ont de mal à le finir, n’ayant plus les mêmes revenus. « Les gens oublient facilement. Ici, par négligence ou par manque de moyens, certains recommencent à construire de la même manière. Ailleurs, d’autres ont de l’argent mais refusent de payer un ingénieur et des maçons bien formés pour construire leur maison. Ma maison, elle est solide. J’ai travaillé dur pour ça. C’est pourquoi, comme contremaitre, je ne peux pas contribuer d’une quelconque manière à mettre la vie des gens en danger dans leur propre maison. Avec un État qui ne remplit pas son rôle, les citoyens doivent prendre conscience du danger et se protéger », affirme Michelet Pierre Louis, qui culmine déjà à 30 ans de carrière dans la construction. Les mairies dos au mur Loin des préfabriqués où les maires et l’administration se sont réfugiés depuis le séisme, le service de génie municipal de la mairie de Léogâne est logé dans un coin séparé par des planches au sein de l’immense bâtisse blanche, vétuste, quasi abandonnée suite au 12 janvier. Roger Saint-Juste, l’ingénieur responsable, n’a même pas un bureau à sa disposition. Mais il a déjà délivré environ 200 permis de construire depuis trois ans qu’il est à ce poste. Les constructions non déclarées pourraient représenter bien plus que ce nombre pour la même époque. Car, reconnait-il, les gens ont une propension à construire dans les espaces interdits et en dehors des normes. Comme c’est le cas pour Henry Marcelin qui n’avait pas de permis pour réparer sa maison, bien que la mairie se situe à une distance de 500 mètres de son domicile. La mairie de Léogâne visiblement n’a pas les moyens de sa politique. Le service de génie municipal de ladite mairie, qui a la responsabilité de délivrer les permis de construire, est délaissé. « Jamais nous n’avons fait payer une amende pour une construction anarchique ou démoli ce qui a été construit. Nous essayons d’empêcher les gens de construire sur des terrains marécageux et près des rivières », explique Roger Saint-Juste. Ils ne sont que trois ingénieurs et une poignée d’inspecteurs qui supervisent les chantiers non déclarés à la mairie de Léogâne qui tire ses principales ressources de l’impôt locatif. Mieux lotie, la mairie de Delmas essaie de faire de son mieux dans la délivrance des permis de construire. « Ce n’est pas du tout simple, précise Pierre Marie Lafond Bien-Aimé, ingénieur responsable du service de génie municipale, avant de délivrer un permis, la mairie exige que les recommandations du MTPTC sur la maçonnerie chainée soient prises en compte dans les plans du bâtiments ». Cependant, la mairie de Delmas, comme toutes les autres, ne produit plus de demande d’avis technique auprès du MTPTC. À ce poste depuis 2016, Pierre Marie Lafond Bien-Aimé avoue que la supervision ne se faisait pas avant lui. Même aujourd’hui dépit de son importance, ce service n’a toujours pas fait de la supervision sa priorité. Malgré le renforcement au niveau du contrôle des constructions depuis lors, les mairies restent confrontées à un gros défi : celui des constructions anarchiques. L’ingénieur Bien-Aimé avoue son impuissance. La mairie qui y consacre le plus de moyens n’arrive pas en venir au bout. Treize brigadiers, deux pickups et parfois le soutien de la police, le service de génie municipal se heurte à des personnes qui arrivent à déjouer les interdictions en travaillant sur les chantiers au cours de la nuit ou les jours fériés. Certains profèrent des menacent contre les brigadiers si ces derniers veulent apposer l’inscription « chantier fermé ». Dans les heures qui ont suivi le tremblement de terre, la population ressentait une peur instinctive pour les constructions en dur. Même ceux dont les maisons avaient résisté aux secousses ont fui leur toit pour se réfugier dans des tentes ou des structures en bois. Longtemps ignorées les dispositions de la toute première loi du 23 juillet 1924, sur les modes de construction - qui précise « qu’aucune construction ne pourra être édifiée dans les limites d’une ville […] sans une autorisation spéciale de la mairie qui fixe les règles en ce qui concerne les matériaux à utiliser dans la construction, leur résistance et des fondations » – sont devenues à l’ordre du jour. Le Code national du bâtiment d’Haïti (CNBH), publié le 12 janvier 2013 à l'occasion de la commémoration des trois ans du tremblement de terre, renforce cette loi en engageant aussi la responsabilité des mairies dans l’attribution des permis de construire. Remplis de recommandations qui s’appliquent à la construction, la rénovation, la réhabilitation et l’agrandissement des petits bâtiments résidentiels, ce code de 176 pages ne sert pas à grand-chose puisqu’il n’a jamais été voté par le Parlement pour devenir contraignant. Selon un rapport de l’ONU, « le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a été un événement catastrophique exacerbé par l'extrême vulnérabilité de la population, le manque de préparation et de réactivité des autorités nationales. » Si la loi fixe les règles pour la délivrance des permis, la majorité des mairies ne s’assure guère de les faire respecter. Le seul souci des mairies est le paiement des frais compris entre 200 et 250 gourdes le mètre carré (environ 3 euros) pour l’obtention du permis fixés par arrêté municipal. Les mairies, cependant, ne sont pas toujours de mauvaise foi dans l’application de la loi. « Une nouvelle maison est nécessaire, qu’elle soit bien construite l’est tout autant » La qualité des matériaux représente un enjeu majeur pour la garantie d’une bonne construction, Une étude de Roger Bilham, professeur de l’Université de Colorado, publié en 2010 affirme que la raison du désastre était dans les décombres. « Toutes les erreurs possibles étaient évidentes : acier fragile, agrégats grossiers non angulaires, ciment faible mélangé avec du sable impur ou salé, et la terminaison systématique des armatures au niveau des joints entre les colonnes et les étages des bâtiments où les contraintes sismiques sont les plus importantes », peut-on lire dans cette étude publié dans la revue scientifique nature. L’application des normes de construction parasismiques et l’utilisation des matériaux de qualité propres et résistants coûtent plus chers que les matériaux non recommandés. Le sable tiré de l'exploitation des mines, tout comme le sable de mer, longtemps utilisés dans les constructions sont déconseillés par le MTPTC. À l’inverse c’est le sable de silice ou sable de rivière lavé et préparé dans les usines ainsi que gravier concassé qui sont recommandés. De plus les barres d’acier lisses et crénelé ainsi que le ciment sont généralement importés de l’étranger, alors les prix grimpent en raison de la décote de la gourde par rapport au dollar américain. « La majorité de la population n’est pas en mesure d’acheter le sable lavé et débarrassé de ses déchets dans les usines. Par conséquent, les gens se procurent le sable blanc de mauvaise qualité à bon marché », fait remarquer Newdeskarl Saint-Fleur. Les fers et les ciments utilisés dans les constructions en Haïti sont importés de plusieurs pays, notamment le Brésil, la République dominicaine et la Turquie. Personne ne peut dire si ces matériaux sont de qualité ou non. Après le séisme, une campagne a été mise en place pour mettre la population en garde contre l’utilisation des matériaux de mauvaise qualité. Le MTPTC a même rédigé en français deux guides de bonnes pratiques pour la construction et la réparation de petits bâtiments en maçonnerie chaînée en vue de résister à une sollicitation sismique. Dans ces documents, très peu vulgarisés mais disponible en libre téléchargement sur son site internet, les recommandations du MTPTC à suivre pour les petits bâtiments en béton armé et en blocs de béton creux sont accompagnées de beaucoup d’illustrations sur la qualité des produits, la préparation du mortier et du béton, ainsi que les interdictions. L’accès au crédit est l’autre obstacle majeur au respect des normes de construction en Haïti. Les familles sont obligées d’investir toutes leurs économies pour avoir un toit. Henry Marcelin en est la preuve. Dans de telles conditions, le souci n’est pas de construire selon les normes, mais avoir un toit. Ce travail a été réalisé dans le cadre de l’appel « Enquêtes et grands reportages pour les 10 ans du séisme » lancé par FOKAL.