Le Nouvelliste
L'école, le cadet des soucis
Sept. 10, 2020, midnight
La tête altière, le regard noir, les lèvres délestées de tout sourire, une lycéenne, Auguste Liana, interrogée sur ses attentes de l’Etat, exprime un besoin pressant saupoudré d’un rejet cinglant. « Il (l’Etat) doit nous donner des professeurs. Nous n’avons pas besoin d’armes. Ce sont de professeurs dont nous avons besoin. Nous n’en avons pas », a dit l’élève du lycée du Cent cinquantenaire réservé aux jeunes filles. Les mots de cette élève haute comme trois pommes, dans une vidéo d’une trentaine de secondes postée sur Facebook, jeudi 10 septembre, frappe comme un réquisitoire. « Johny Joseph pour Sujet (le nom de l’agence) vous remercie ! ». « Merci », susurre l’enfant au milieu d’autres lycéennes et lycéens qui écument les rues depuis des jours pour réclamer des professeurs en grève. La veille et encore ce jeudi, on rapporte que des élèves d’écoles publiques ont caillaissé des écoles privées à Port-au-Prince. Ce jeudi aussi, une autre vidéo estampillée « Vy-News » est devenue virale sur les réseaux sociaux. On y voit, à l’entrée du commissariat de Port-au-Prince, au Champs de mars, un policier d’une unité anti-émeutes frappé avec la pointe d’un fusil un adolescent en uniforme. L’adolescent qui est tombé sur les fesses, s’est mis en position fœtale avant de recevoir un coup de pied de ce policier. « Ohhhh », entend-on sur la vidéo au moment où ce policier et un autre s’affairaient à mettre dehors des lycéens qui étaient entrés sur la cour du commissariat de Port-au-Prince. Au Champ de Mars, ce jeudi, il y a eu un face à face entre des policiers anti-émeutes et des manifestants en colère. La manifestation, qui a débuté en face de la Faculté de droit et des Sciences économiques, a été tuée dans l’œuf. Les manifestants projetaient de se rendre chez Me Monferrier Dorval, à Pèlerin 5, en hommage au bâtonnier de Port-au-Prince, assassiné chez-lui le 28 août dernier. La presse a rapporté que des manifestants ont caillassé radio Caraïbes, à la rue Chavannes. Ils protestaient contre des commentaires de Roberde Céliné ( Boc C) , l’un des présentateurs du journal du matin de cette radio, a rapporté la presse. L’alarmant décompte de l’OPC L’Office de la Protection du Citoyen (OPC) dénombre, dans un communiqué, avoir observé « depuis la reprise officielle des activités scolaires, le 10 août 2020, plusieurs évènements qui ont des conséquences négatives sur le fonctionnement normal des écoles ». « Parmi eux, des mouvements d’élèves d’écoles publiques et lycées à travers le pays, pour réclamer la présence de professeurs dans les salles de classe, absents avec la grève des syndicats d’enseignants, a poursuivi l’OPC avant d’égrener la chronologie de certains faits. Le mardi 18 août, le directeur du Collège Archimède a été tabassé par un groupe d’élèves d’écoles publiques et de lycées de Saint-Marc. Le lundi 17 août, au moins deux enseignants ont été blessés suite à des mouvements de protestation des élèves du Lycée Pinchinat à Jacmel. Le mardi 25 août, des agents de l’Unité Départementale de Maintien d’Ordre (UDMO) du Sud-Est ont malmené un élève NS3 du Lycée Pinchinat à Jacmel qui participait à un mouvement d’élèves », lit-on dans ce communiqué signé du protecteur du citoyen et de la citoyenne, Me Renan Hédouville. « Le lundi 7 septembre, plusieurs élèves et enseignants ont été blessés suite à un affrontement entre écoliers au moment où des protestataires tentaient de relâcher de force l’école Divine miséricorde aux Gonaïves. À Port-au-Prince les mardis 8 et mercredi 9 septembre 2020, les élèves d’écoles et de lycées ont attaqué le lycée Fritz Pierre Louis, les collèges Le Normalien, Roger Anglade, Canado haïtien », lit-on dans le communiqué, soulignant qu’ajouté à tout ça « les affrontements entre groupes armés dans les quartiers de Bel-Air et de bas Delmas ont paralysé le fonctionnement des écoles tant publiques que privés dans ces zones ». Condamnation et exhortation « Tout en condamnant ces actes qui constituent des violations du droit à l’éducation et de protection des enfants, garanti par la constitution haïtienne et la Convention relative aux droits de l’enfant, l’OPC invite les écoliers et les jeunes protestataires à éviter toutes formes de violence et à faire preuve de discipline, de civisme et de retenue dans leurs revendications ; car ils sont appelés à devenir des dirigeants dans la construction de la nouvelle Haïti », a écrit l’OPC. « L’Office de la Protection du Citoyen appelle les autorités à prendre des mesures adéquates visant à assurer la protection des élèves ainsi que les établissements scolaires. L’OPC appelle le Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP) à trouver une entente avec les syndicats enseignants en vue de favoriser la présence des professeurs dans les écoles publiques et les lycées », lit-on dans ce communiqué. « L’OPC rappelle également aux acteurs concernés que la question de l’éducation doit être résolue dans la sérénité, et non par la violence. Par ailleurs, l’Office de la Protection du Citoyen constate que certaines écoles ont démarré, le lundi 7 septembre 2020, la nouvelle année scolaire 2020-2021 avant la fin de celle 2019-2020, en cours, qui doit être clôturée le 22 octobre, suivant le calendrier du MENFP. L’OPC rappelle au Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle sa mission de s’assurer que tous les enfants ont l’égalité de chance en matière d’éducation », a indiqué l’OPC. Entre-temps, le bras de fer entre les syndicats d’enseignants et le ministre de l’éducation nationale, Pierre Josué Agénor Cadet, se poursuit. Les pouvoirs publics esquivent, jouent le temps, font semblant de ne pas voir ces écoliers désespérer et en colère, crachent des critiques. Le ministère dézingue « des personnes se présentant comme des élèves » « Face aux menaces et aux attaques persistantes contre les écoles, ce mardi 8 septembre encore à Port-au-Prince, notamment contre le lycée Fritz Pierre Louis, le collège Le Normalien et le collège Roger Anglade, par des personnes se présentant comme des élèves, étudiants ou autres, le ministère de l’Education nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) lance un cri d’alarme pour le respect du droit à l’éducation et la protection des élèves et des temples du savoir que sont nos écoles », a indiqué un communiqué du bureau de communication du ministère de l’éducation nationale daté du 8 septembre 2020. Le MENFP dénonce des manipulations… « Il est inadmissible, sous prétexte de revendications salariales ou autres, que des individus manipulent les élèves et continuent d’attaquer des écoles et violer systématiquement le droit à l’éducation et le respect de l’autre », a indiqué le communiqué qui se fend d’interrogations. « Comment justifier de telles attaques violentes et gratuites contre des élèves et les personnels enseignant et administratif alors qu’ils se retrouvent paisiblement dans leurs établissements scolaires ? Comment encourager ces violences entre les lycéens eux-mêmes, pour assouvir des desseins cachés ? Jusqu’où ira-t-on dans la déchéance de notre humanité pour s’attaquer ainsi à des humains, institutions ou d’autres symboles clés de la République? », lit-on dans ce communiqué du MENFP qui soutient que « rien ne peut justifier des attaques contre les écoles et les élèves assis paisiblement en salle de classe ». Sympathie et appel à un « éveil de la conscience citoyenne » « Le MENFP présente ces sympathies aux victimes et à tous ceux qui ont été affectés par ces violences gratuites et aveugles », lit-on dans ce communiqué qui « interpelle toutes les citoyennes et tous les citoyens, les acteurs et partenaires de la communauté éducative, de la société civile, pour un autre éveil de la conscience citoyenne pour la protection des intérêts de l’école et du droit à l’éducation ». « Nos différends, divergences et/ou les revendications justes ou légitimes ne peuvent être abordés que dans un cadre serein de dialogue dans le respect de ce bien commun qu’est l’école », a dit le ministère. « Le MENFP demande aux directeurs d’écoles, aux enseignants et aux parents de jouer leur rôle de vigie auprès des jeunes afin d’éviter ces dérives où les élèves servent d’instruments pour menacer l’institution scolaire. Le MENFP renouvelle son engagement et sa détermination à protéger l’école et le droit à l’éducation en toutes circonstances », lit-on dans ce communiqué du ministère qui avait effectué des mutations de responsables syndicaux. Des syndicalistes avaient accusé le ministre de l’éducation nationale, Pierre Josué Agénor Cadet de livrer à une campagne de répression contre des syndicalistes. Moïse ressasse ses batailles, sa mer rouge… Ce jeudi aussi, au palais, le président Jovenel Moïse, à une cérémonie de remise de lettres à une trentaine de jeunes fonctionnaires ayant réussi le concours d’entrée à l’académie diplomatique Jean Price Mars, a remis le couvert, ressassé ses batailles pour le courant, pour les réformes douloureuses en faveur du peuple. La situation des élèves des écoles publiques, en dépit du communiqué du MENFP, semble être le cadet des soucis des chefs et du ministre Cadet…