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Le Nouvelliste

L’école haïtienne: entre ségrégation et rapports sociaux d’inégalité, le dernier ouvrage de Jacques Abraham

Dec. 29, 2020, midnight

Le professeur Jacques Abraham, directeur adjoint des affaires académiques à l’Institut des sciences, des technologies et des Études avancées d’Haïti (ISTEAH), vient de publier chez l’Harmattan, L’Ecole haïtienne : Entre ségrégation et rapports sociaux d’inégalité. Pour l’auteur, la ségrégation raciale à l’école est un produit social qui est indissociable des rapports sociaux d’inégalité dans le contexte scolaire haïtien, c’est-à-dire qu'elle est l’image superficielle qui reproduit fidèlement les rapports sociaux d’inégalité dans les salles de classe. D’après Jacques Abraham, il semblerait que la discrimination vécue à l’école par un groupe d’élèves soit bien souvent la conséquence d’un processus de fragilisation socioéconomique de certains parents qui se répercute sur l’apprentissage des élèves et leur réussite scolaire. Il note que les différentes dimensions de la précarité ne sont pas sans incidence sur certaines écoles en Haïti. Les causes de la précarité de l’école haïtienne sont multiples. Outre les problèmes politiques et les catastrophes naturelles, l’auteur avance que l’école haïtienne fait face à des problèmes tels la grève répétée et l’irrégularité des enseignants, surtout dans les écoles non prestigieuses et publiques, la séparation scolaire et les différents types d’établissement, la langue d’enseignement, le niveau de formation et de qualification des enseignants, l’inconfort de certains bâtiments scolaires, les curriculas et les manuels scolaires à travers lesquels se tissent les éléments de colonialité de l’élève haïtien. Pour cause, le taux d’exclusion des enfants des parents démunis est de 70,5%. Jacques Abraham tire la conclusion que plus les familles sont pauvres, moins leurs enfants accèdent à l’éducation de base. « La fréquentation scolaire est tributaire des rapports sociaux de classe », conclut-il. Au fil des années, la ségrégation scolaire que l’auteur décrit change de forme. L’auteur précise qu’après une longue période de stagnation au cours de laquelle l’éducation formelle est demeurée l’apanage d’une minorité, on assiste depuis trois décennies à un véritable essor du système éducatif haïtien au plan quantitatif au point où le nombre d’élèves au niveau des deux premiers cycles du fondamental (1e et 2e année) passent de 1, 156,937 en 1994-1995 à 2, 889,557 en 2013-2014. « Ce progrès, qui constitue un acquis en matière d’accès à l’éducation pour tous, dissimule la question de différenciation socialement hiérarchisée conduisant les enfants au statut socioéconomique défavorisé vers les établissements défavorisés et moins prestigieux, et la question de l’éducation de qualité pour tous et celle des inégalités sociales à l’école en Haïti et semblerait s’accompagner d’injustices ou de discrimination », constate-t-il, citant des auteurs haïtiens travaillant sur l’école haïtienne. Et d'ajouter : « Le système scolaire haïtien semble être un système pluraliste largement inégalitaire, différencié et élitiste où s’articulent logique rurale, socioéconomique et urbaine. L’école joue le rôle de filtre, elle transforme donc, au moyen de l’élimination par la sélection, les inégalités sociales en inégalités scolaires. » L’école haïtienne, selon Jacques Abraham citant Dorvilier et Tardieu,  comporte au moins huit catégories d’établissements officiellement reconnues. Cette diversité se traduit par une évolution inégale des avantages des villes les unes par rapport aux autres, et les avantages des villes par rapport aux sections communales. « Les origines de la ségrégation à l’école, sur le plan de l’exclusion, remontent à l’époque coloniale. Dès la période coloniale française de 1691 à 1791, les bases de la ségrégation scolaire étaient posées. Selon le Code noir (1685), les esclaves n’avaient pas le droit à l’éducation puisqu’il les considérait comme meubles : le propriétaire pouvait les vendre à son gré », fait-il remarquer. L’auteur a par ailleurs noté que la ségrégation scolaire, avant l’indépendance, peut aussi être vue comme une mise à l’écart, une sorte d’exclusion déguisée. Pendant la période pré-indépendance s’étendant de 1791 à 1804, la ségrégation scolaire était très forte, avec le sens de mise à l’écart et/ou d’exclusion en même temps, car il n’y avait pas d’école pour les esclaves (exclusion). Le professeur Abraham explique plus qu’après l’indépendance, la masse des esclaves libres réclamait l’éducation comme moyen d’assurer son développement. « La Constitution de 1805 de Dessalines, dans son article 19, prévoyait, selon Brutus (1948), Tardieu (1990, 2015), de créer une école dans chacune des six divisions militaires du pays afin d’assurer l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et du calcul. L’accès à ces écoles était limité aux enfants des familles à statut socioéconomique élevé, spécialement les garçons, fils des militaires qui avaient rendu service à la patrie pendant la guerre de l’indépendance », précise-t-il. La ségrégation à l’école en Haïti, poursuit Jacques Abraham, se manifeste aussi sur le plan de la séparation scolaire. En effet, certains auteurs ont constaté, dès la période 1804-1859, une séparation nette, d’une part, entre les établissements scolaires des filles et ceux des garçons, d’autre part, entre les familles aisées et défavorisées.  L’auteur estime que la séparation du système scolaire est marquée par cinq facteurs : la division politique et géographique, la signature du Concordat, l’occupation américaine, la diversification de l’enseignement non public et en tout dernier lieu l’élitisme. L’ouvrage comprend cinq parties divisées en 12 chapitres. La première partie est portée sur les fondements socio-économiques de la ségrégation ; la deuxième partie traite du bien-être à l’école et la ségrégation scolaire ; la troisième partie présente une analyse sociologique de la ségrégation scolaire ; la quatrième partie aborde les mécanismes de la ségrégation scolaire et la cinquième et dernière partie est une présentation de la ségrégation scolaire en tant que mécanismes de reflet des rapports sociaux d’inégalité.